L’ouragan Marine

Nous voilà de retour à la maison une nouvelle fois. La grande agitation estivale s’estompe un peu, la maison commence à retrouver son rythme de croisière. Mon père se lève pour bosser tous les matins et n’erre plus dans la maison comme un fantôme perdu. Ma mère a repris son éternelle routine : elle se lève tôt le matin, fait son ménage de fond en comble à grands coups d’aspirateur flambant neuf. Elle a retrouvé une forme de légèreté et n’attend plus indéfiniment que la journée se termine dans une torpeur maussade. Les enfants ne tournent plus comme des chats en cage, ils sont retournés sur les bancs de l’école pour voir leurs copains et copines respectifs et affronter une nouvelle année scolaire. La rentrée fait étrangement du bien à tout le monde je crois. L’été se meurt, l’équilibre est encore fragile et frissonne comme ces feuilles d’automne qu’on va sentir craquer sous nos pieds. Pendant ce temps-là, Jean-Baptiste a quitté la maison à pas de loup et sans mots dire. Son départ était à son image, à la fois discret et silencieux. Kebab et moi, on aurait bien aimé qu’il nous dise un petit mot, on aurait bien voulu lui dire que sa présence nous faisait du bien et lui donner quelques encouragements pour la suite. A l’image de nombreux adieux, on voudrait dire tout un tas de choses profondes, sortir la phrase inoubliable qui fera chaud au coeur et restera ancrée dans les mémoires. Mais rien n’est sorti, Jean-Baptiste ne nous a même pas salués, il a franchi la porte sans mot dire et s’est rapproché de son futur. Peut-être qu’il s’est marmonné un « mmmmmm hmm hum » que lui seul comprend pour se donner du courage et qu’on ne l’a pas bien entendu. Parce qu’on n’a jamais bien compris ce qu’il pouvait bien dire dans le fond de sa barbe.

Jean-Baptiste et ses muscles, Jean-Baptiste et ses murmures en yaourt incompréhensible, Jean-Baptiste et ses rentrées nocturnes à 1h du matin par la porte de la terrasse, Jean-Baptiste et les problèmes d’argent qui rendaient ma mère gaga, toutes ces petites choses nous ont quittés pour de bon. Triste quand même. Un jeune adulte s’en va, un autre enfant doit donc arriver pour prendre sa succession et donner à nouveau du travail à ma mère. La période qui précède une nouvelle arrivée est toujours un peu angoissante. On se demande si on ne va pas devoir accueillir un enfant psychotique de sept ans, une adolescente cocaïnomane de quinze printemps ou bien un enfant péruvien battu par son père qui était un lama alcoolique. Les cas d’école sont nombreux et les potentielles têtes blondes à venir nous inquiètent un peu. Alors quand ma mère m’a annoncé qu’une adolescente de douze ans allait remplacer notre jeune adulte taciturne, je me suis dit : « Fait chier, ça va être un tas d’emmerdes en perspective » et j’ai commencé à m’imaginer les pires scénarios possibles. Je nous voyais déjà passer à la télé dans ces émissions un peu pathétiques où des parents finissent complètement à la merci de leurs affreux gamins boutonneux. Dans ces reportages les parents se retrouvent comme des esclaves chrétiens livrés dans les arènes romaines aux lions sans pitié. Je voyais ma mère dans la peau de la captive soumise et la jeune gamine qui endossait le rôle du gros fauve qui joue cruellement avec sa proie. Je voyais le fossé trop grand entre ma mère et une jeune fille dans la fleur de l’âge. Et puis faut bien l’avouer, Kebab et moi on a un peu peur des adolescents. Cette drôle d’espèce difficile à cerner, véritable bombe à retardement susceptible d’exploser à la moindre remarque et toujours à fond dans le paraître.

Etre ou ne paraître ?

On avait les boules, les chocottes, on le sentait pas. On avait un very bad feeling about this. On avait peur quoi. Jean-Baptiste est parti un lundi, Marine est arrivé le mercredi suivant. On n’a pas eu le temps de faire notre deuil, de souffler un coup et voilà qu’une nouvelle personne arrive dans la maison. On a vu débouler une gamine qui officiellement a douze ans mais qui physiquement semble en avoir dix-huit. C’est perturbant, tu te retrouves devant un étrange personnage, mélange d’adulte et d’enfant. Tu la regardes, elle est âgée. Tu l’écoutes, elle est toute gamine. Drôle de décalage entre le physique et l’esprit, c’est déstabilisant. Marine est une adolescente type, j’ai presque envie de dire cliché. Elle se maquille à outrance à grands renforts de crayons noirs. C’est dommage parce qu’elle a un joli minois mais le maquillage ne lui rend pas honneur et lui donne un petit côté vulgaire. Du coup, elle est jolie comme un camion volé. Mais bon faut suivre la mode, les gamins commencent de bonne heure maintenant. Il faut alors suivre le mouvement collectif au risque de passer pour un objet vivant non identifié auprès de ses petits camarades. La cour d’école, ton univers impitoyable. Et la petite morveuse qui ne se maquillera pas comme les autres, qui ne portera pas de slim mais les jeans et les pulls que sa grande soeur a portés avant elle, deviendra la risée de tous. Même des plus gentils, qui sont également obligés de se moquer d’elle pour ne pas sortir du rang eux-aussi. Côté code vestimentaire, Marine est à tendance racaille wesh-wesh gentille. Elle porte des gros survêtements et des fringues un peu pouffe dans l’air du temps. Elle parle fort et sort des phrases du style : « Wesh kessi m’parle ce prof là, c’est pas mon ami t’as vu ! » autant dire que quand Marine parle, le charme est rompu. Elle gueule et jure comme une poissonnière un jour de marché. Quand on l’a vue le premier jour, Kebab voulait fuir à toutes jambes et moi je me retrouvais à bredouiller des phrases futiles comme une andouille. On ne connait pas bien la faune juvénile, on est du genre un peu trop intello pour les adolescents dans le vent. Du coup, on avait  peur d’être rejetés comme à l’école primaire et le fantôme banni de nos jeunes années ne demandait qu’à ressortir. Les premiers contacts avec Marine ont été difficiles, mon père ne sortait plus un mot à table et je sentais ma mère sur la défensive qui n’osait pas trop mettre de barrière avec la gamine. Du coup, elle se la jouait cool et la laissait un peu tout faire. Le portable à table, les discussions jusqu’à six heures du matin avec ses copines. Nous, on aimait bien notre tranquillité la nuit. Sniouf. Et dire que Jean-Baptiste, vingt ans au compteur, se faisait jeter le lendemain matin s’il avait eu le malheur de taper trop fort sur son clavier à 22h15. Les lois ne sont pas toujours très justes.

On ne savait plus trop bien se positionner Kebab et moi. Perdus comme le fer à repasser du Monopoly sur une partie d’échecs. On ne pouvait pas bouger, on ne pouvait rien faire. A part commenter dans notre coin et attendre que l’orage passe. Kebab a bien tenté quelques approches, histoire de voir ce qui pouvait bien se cacher derrière la façade d’adolescente dure à cuire. Elle lui a demandé comment ça allait et des trucs du genre. La gamine allait plutôt bien vu que ma mère lui a acheté directement un téléphone et un ordinateur portable, alors quand le Kebab a tenté une question sur son adaptation au détour d’un réglage sur son téléphone, ça a donné un truc du genre :

« Alors, ça te fait pas trop bizarre ? »

(Deux mondes se contemplent en silence et se font face)

-Wesh, quoi, bizarre, d’avoir un nouveau téléphone ? »

(Un corbeau passe au-dessus de la tête de Kebab comme dans les mangas)

La communication est pas évidente. On arrivait limite mieux à parler avec Jean-Baptiste qui a pourtant dû nous décrocher une dizaine de phrases en cinq ans. Au grand maximum. Et pourtant cette nouvelle génération est ancrée dans l’ère de la communication. Dès dix ans, les gamins commencent à maitriser tout l’aspect communautaire du téléphone portable et du net. Les textos échangés en forfait illimités jusqu’au petit matin, les gamins de douze ans qui se retrouvent avec 225 amis sur facebook, les conversations par murs interposés en message texto kikoolol salu sava b1 ? Moi, j’ai eu mon premier téléphone portable au lycée et j’ai commencé à découvrir le monde magique d’internet encore plus tard. Crévindiou, le temps passe vite. Et dire que d’autres ont connu la couture, les rutabagas et les missiles qui te tombent sur la tête. Les écarts générationnels se creusent si vite, c’est fou quand on se penche sur le sujet. Malgré tout, le temps est toujours notre meilleur allié et on a commencé tout doucement à s’habituer à la présence de Marine, sa crinière blonde nous semble désormais plus familière. Le voyage en Belgique nous a permis de prendre une certaine distance sur les évènements, gloire à la paisible maison dans le plat pays. Marine est toujours le même tourbillon de paroles qui remue toute la petite demeure familiale, mais elle commence à faire partie des murs. Ses discussions à table deviennent routinières. Marine nous raconte ses frasques au collège, je souhaite bien du courage à ses profs. Elle s’interroge aussi sur les grandes questions métaphysiques de la vie entre un gratin de courgettes et le dessert, elle est bizarrement assez profonde à sa manière. Alors quand elle lance des grandes interrogations sur la vie et la mort, on reste tous un peu bêtes et un silence gêné règne alors dans la pièce. Même la télé qui gueule le générique de Plus Belle La Vie se tait quelques instants. Comme dirait Marine : « Fraingchemeng la moreuh c’est trop injuste t’as vu » elle a pas tort c’est sûr.

Le pire c’est que son parler so glamour est communicatif et que ma soeur – douze ans aussi – prend les mêmes intonations et tous ses horribles tics de langage. Le phénomène de mimétisme est terrible à cet âge. L’été dernier, ma soeur était une gamine tout à fait classique, c’était une gentille petite fille qui parlait de façon précieuse en utilisant des mots que les enfants de son âge ne connaissaient même pas. Elle jouait dans le jardin avec mon petit frère et plantait des trucs imaginaires dans la terre avec un vieil outil de jardin.  Mercredi dernier, on est rentrés à la maison. Dans la voiture, ma soeur me parlait d’une drôle de façon. J’avais l’impression de voir le clone de Marine en face de moi. Un peu comme dans ces séries télévisées où le bad guy a réussi à prendre l’apparence du héros et se trahit par son élocution particulière. Je sais bien que c’est une passade, qu’on est tous des moutons à cet âge ingrat. Dieu sait aussi que liquider son adolescence peut prendre du temps. Mais je crois que le grand frère que je suis a la trouille de voir sa petite soeur grandir et a peur de la perdre. Merde. Je parle comme ces vieux parents qui radotent sur  l’époque où leur petit enfant tenait dans un seul bras et dormait paisiblement dans un coin de lit. A l’abri sous une chaude couverture.

Mais on ne peut pas rester sous cette agréable protection pour toujours. Il faut sortir et braver le monde. Sarah, Marine, Jean-Baptiste, le Kebab, moi. On déploie nos ailes, tout doucement, et puis on se lance dans le vide sans protection.

 

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2 Responses to “L’ouragan Marine”

  1. Dunaedine dit :

    L’excuse « on est tous des moutons à cet âge là » est fausse. Je n’ai jamais copié les modes stupides de mes collègues. Bon soit, j’ai passé longtemps pour le psychopathe de service. Soit j’accepte le rôle, c’est mieux que de se travestir en copiant les autres. Autant choisir son masque. Manquerait plus que celui qui vous fait pousser des bêlements ineptes vous siphonne le cerveau.

    Pour ce qui est de la communication, je n’ai pas l’impression que les plus jeunes maîtrisent. Ils utilisent oui, mais génèrent un ratio informations/bruits plutôt faible. J’ai rarement vu des gens maîtrisant ces outils. Personnellement, je trouve ça très frustrant de devoir organisé les parties à coup de téléphones/SMS plutôt que par une invitation agenda. Mais ça c’est français, on est à la traîne dans le domaine, d’environs 10 ans.

  2. Oph' dit :

    En fait je dois vivre dans un autre monde. Des « Marine »(s) il y en a certes mais c’est pas non plus 90% des élèves, la grande majorité des miss que j’ai en 5è sont encore des petites filles posées et pas maquillées comme des voitures volées. Alors oui il y en a, mais pas excessivement, malgré tous les clichés d’ado rebelles qu’on voit partout. Certes, je ne travaille pas à la zup’ de Mulhouse, là où ils crament les bagnoles des profs pendant les conseils de classe, mais j’ai quand même plus de 300 élèves face à moi par semaine…

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